02 mai 2008

«Ce n’est pas ma faute», pour Gaotian

Odile_Redon1

Je me fais une idée assez simple de l’usage de ces fenêtres: sans autre «sens» que «pour moi», a priori. La propreté de pouvoir poser sans la moindre rature (toujours dans un cadre blanc), la possibilité de justifier, cette police que j’aime, et surtout les images, qui me prennent parfois, pour les trouver, plus de temps que le texte. Me souviens de Yaël, puis Nathan, jouant à faire tomber un cube, une étoile, un disque ou un triangle, dans le «bon trou». Le «trou» ici n’existe pas, mais faire tourner les images jusqu’à ce que je «sente», après le texte, j’aime beaucoup.

Je nettoie souvent les fenêtres, la peur des «vieux os». Si le nombre de visiteurs ne m’a jamais intéressé, j’ai toujours été assez curieux de voir les pays dont ils proviennent, pour rêver. Curieux, aussi, d’apprendre par quel hasard de mots ils sont arrivés, ici ou là. Ces derniers jours, je suis un peu navré de voir que des visiteurs ouvrent les fenêtres en raison d’un nom qui ne figure plus dans les textes, fenêtre(s) nettoyée(s). (Me console en me disant qu’ils n’auraient rien «appris».)

J’«écris» «pour moi», mais, sachant que je peux être «lu», je n’«écris» pas «tout». En revanche, je m’efforce de rester aussi «ennuyeux» que je suis, bavard de remuement de carcasse intérieure, un Espace affranchi. Prothèse qui m’aide à «me dire» (non pas à me dire «moi», mais à me dire, à moi). Certaines phrases — Badiou les appellerait-il des «énoncés»? — qui nous restent dans la chair, oubliées de forme, incrustées de «sens», comme celle de Kierkegaard consistant à dire que la prédication est vaine si elle ne s’adresse d’abord au prédicateur lui-même. Je ne suis plus chrétien, j’ai «prêché» dans ma vie sept ou huit fois, vie passée qui maintenant me fait sourire, sans méchanceté. Sans parler de «prédication» (naturellement), peut-on parler comme on se parle, dans la vie de tous les jours? Difficilement, je crois. La petite écriture (ici), sans avenir ni durée, est cet Espace dans lequel, un peu, je puis. Sans elle, sans Lui, je deviendrais «fou», sans doute. Plus malade que je ne suis, en tout cas.

Je dis que je suis «malade», ça ne se dit pas. Je n’irais pas jusqu’à solliciter la maxime selon laquelle la vie est une maladie, comme telle. Je n’en sais rien. Quoi que je fasse, depuis que je suis né je crois, je vois seulement que je ne suis pas «adapté». Beaucoup d’efforts pour tenter de me faire à ce qui m’entoure, tenir dans ce qu’ils appellent le «monde», le «travail», l’«État», la «Loi», les relations «froides» (normées), etc. Très poli, presque propre, citoyen presque responsable, sur quoi les Impôts et la Protection civile peuvent à peu près compter! Numéro calme et discret, «rangé». Je suis un «homme», indéniablement. Un «individu», si je souhaite commencer à répondre à Gaotian. Papa, Maman, langue(s), histoire(s), «identité» plus ou moins «narrative» (je commence à répondre, je commence à grimacer). Bien sûr, l’identité n’est pas forcément cet «atome essentiel», par-delà ou par-dessous le discontinu (hypostase, substance, propriété plus ou moins foncière (ousia)). La symphonie pastorale de Ricœur est bien connue (Ipséité et Mêmeté, etc.). — Mauvaise piste, je m’ennuie.

Singularité. La flèche dans son carquois n’est pas «singulière», droite et serrée entre les autres flèches, immobile. Elle devient singulière au moment où se retirent les doigts de l’archer. Question de souffle. Est-ce dans un Robin des Bois, une flèche qui vient fendre une autre flèche, à l’endroit où cette dernière s’est fichée? La seconde flèche vient fendre la première, singularité contre singularité. Question d’Espace. Cas limite (Robin des Bois): les flèches, chacune à son «tour», une à une chaque fois Seule, singulière. Mais le singulier est ce que j’appelle (pour l’instant) un faux singulier (au sens grammatical, «numérique»). Je deviens sérieux, pardon (j’allais citer ma thèse, la notion de Composition, mon dieu!). Un composé (chimique, physique, organique, linguistique, un agrégat). Un agrégat singulier, une composition, un devenir discontinu dans le Continu de l’univers (une pro-duction des Étoiles, si ma Mémoire est bonne!). Je ne suis pas ce qu’ils appellent un «corps», un «individu», une «âme», une «personne», un «sujet». (Ou alors un «Sujet post-événementiel», mais passons.) Quand on observe une particule, elle devient ceci ou cela, selon l’observation. Quand je n’apparais pas, je ne suis pas, du moins pas «comme ça». Est-ce que l’écriture serait une manière, une tentative d’Apparaître, autrement que? (Je songe à Michaux.) Nous voilà bien, voilà que je songe aussi à Foucault! Quand vous me dites, quand je me dis (éventuellement): Je suis un homme (ceci ou cela, développons l’enveloppe), un discours. (Le dernier livre de Paul Veyne est très éclairant*.) Personnellement, si j’ose dire, je serais plutôt un Espace, dans le discontinu du devenir qui n’est pas l’«arbitraire» plus ou moins fou dont l’Ordre a la hantise, si le discontinu est une composition de la matière dans le temps, lignes, ponctuations, verbes, adverbes, substantifs, grammaire et style, justement. Je vois telle roche: tel style à épuiser le temps (de la molasse au diamant). L’Espace qui vous parle (curieux, je m’adresse un peu à Gaotian), une matière dans la durée, des éboulis, des forces, des cicatrices, une manière de la matière que nous pourrions appeler une Espèce. Le devenir-baleine de l’Espèce qui vous parle n’est pas le devenir-baleine de la baleine, évidemment. Pourquoi pas un homme, plus simplement? Parce que l’homme est un discours de l’Espèce, au sujet de laquelle nous ne savons (presque) rien. La trop fameuse «fin de l’homme» n’est évidemment pas la fin de l’Espèce! (Paul Veyne le dit fort bien, simplement et calmement!). Bref. L’Espace, à travers voix, n’exprime pas une chose qui demanderait à Apparaître. Je ne cultive pas l’anonymat (en principe je m’appelle Thierry Laus) mais «cela» qui d’habitude «apparaît» ainsi: sans intérêt, ici. J’entends: sans intérêt «pour moi». Poursuivons.

Je ne m’«invente» pas, comme si devait s’ajouter à un littéral (Thierry Laus) un transport (fiction, métaphore, pièce montée ou chateaubriand). Je ne méprise pas l’«autofiction» à l’œuvre, seulement l’«autofiction» comme «catégorie critique» (une idiotie métaphysique). Je ne m’invente pas: je suis une invention. Une invention sociale, psychologique, politique, familiale, corporelle (grain de sel à dose variable). Quand se taisent (un peu) les haut-parleurs (foncteurs d’identité, pour me faire peur!), un autre Espace, une autre voix, un autre «moi» (tout à fait corporels, matériels: tout à fait littéraux). Je n’ai pas Quelque chose à exprimer, j’ai Quelqu’un à être, l’inexistant dont parle Alain Badiou: en acte d’Apparaître et justement de Corps** (tout à fait juste, Alain Badiou, quand il se propose de reconstruire l’Idée de Jacques Derrida***). Mais passons!

(Courage, Gaotian, fuyez!)

Encore rien dit de la Chine (mais encore rien dit, de rien). Nos petites «écritures» «contemporaines»? La formidable, extraordinaire et foireuse créativité bio-logique, je dirais****. Nature aimant à se cacher, mais aussi à se perdre, à disséminer forces, manières et matières (Nietzsche, généreusement, a tout «compris»). Oui, mais ne pas séparer ni dialectiser Dionysos et Apollon (ni Éros et Thanatos, mais passons!). Je dois à un ami très cher la certitude «philologique» que le «couple» Dionysos et Apollon, encore métaphysique (platonico-schopenhauerien), devient par la suite Un-Multiple (faux singulier): Dionysos aimant à Apparaître, (se) détruisant pour, apollinien par «nature» (& Retour). Cela répond-il de quelque manière à la question du «contemporain»? Vous voyez qu’avec Nietzsche (unzeitgemässig),… Parfois Beckett est contemporain de Démocrite ou d’Épicure, de Dante ou de Shakespeare. Mais qu’il puisse le devenir est peut-être un «fait» d’époque, du «contemporain» justement? Je ne sais pas. (Le «fait» de Joyce qui le précède irait dans ce sens, je crois.)

Je n’ai rien dit mettons, comme eût dit Beckett. Ou bien Pardon, comme eût dit Derrida.

Ah oui, je voulais parler du corps (Isabelle Queval, Le corps aujourd’hui, Gallimard, «Folio Essais», 2008). Premier charme: s’écarte de David Le Breton. — Mais la carcasse ne répond plus.

* Paul Veyne, Foucault, Sa pensée, sa personne, Albin Michel, «Bibliothèque Idées», 2008.

** Cf. Alain Badiou, Logiques des mondes, L’être et l’événement, 2, Seuil, «L’ordre philosophique», 2006.

*** Cf. Alain Badiou, «Jacques Derrida (1930-2004)», in Petit panthéon portatif, Althusser, Borreil, Canguilhem, Cavaillès, G. Châtelet, Deleuze, Derrida, Foucault, Hyppolite, Lacan, Lacoue-Labarthe, Lyotard, F. Proust, Sartre, La fabrique, 2008, p. 117-133. Repris sous le titre «Derrida, ou l’inscription de l’inexistant», in Marc Crépon et Frédéric Worms (éd.), Derrida, la tradition de la philosophie, Galilée, «La philosophie en effet», 2008, p. 171-181. On peut écouter ou voir et écouter cette conférence extraordinaire, intitulée alors «Derrida ou la localisation de l’inexistance», ici.

**** Cf. Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique (1943), PUF, «Quadrige Grands Textes», 2005.

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Commentaires sur «Ce n’est pas ma faute», pour Gaotian

    Merci beaucoup pour ce texte que je trouve magnifique et qui me touche beaucoup. Je repense à Céline en vous lisant, je repense à ce passage où il parle d'un moment, d'un moment où, quand tout aura été dit "ça y sera". Vous entendre me fait, en tout cas momentanément, cet effet du "ça y est". L'impression d'avoir atteint un "bout". C'est à la fois très apaisant et assez inquiétant. Et je me sens à la fois très éloigné et très proche d'une sorte de vérité complète, d'une forme de présence peut-être la vôtre. Mais je suis certain d'une chose, c'est que j'ai encore beaucoup à apprendre et c'est, pas dans le sens dogmatique écrasant, une belle leçon que vous me donnez là.

    Posté par Gaotian, 04 mai 2008 à 02:20 | | Répondre
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