07 mai 2008

La douleur, de quoi à qui?

Tarkovski1

Je n’appelle ça un «sentiment» que faute de connaître un autre «mot». Comme si tous les «mots», soudain, se refermaient sur un Sujet, scellaient un transcendantal (la bouche, le crâne, le tronc, la cervelle, une zone d’individuation matérielle, à scansion finie). On habille la boîte, visage et garde-robe, sur pieds comme sur des roulettes, entr’ouverte pour les différents leurres de «communication». Le sentiment d’entrer dans une zone plus dangereuse, de détresse.

Le contenu n’est pas le contenant. Le contenu n’existe pas à la manière d’un corps, le contenant existe sous forme de hantise (douleur et crainte). On assiste comme à un écoulement d’essence, comme si les qualités humaines, instables de structure, fuyaient. Je commence à me méfier des hommes, des femmes, (jamais des enfants). L’idiot des Haïkus de prison* est très «résistant». Le professeur se pend dans le wagon. Le transport, ici sur place, la prison et l’enfer. Il fait beau à Lausanne, 17° de soleil (très-efficace). Les qualités humaines sont satisfaites, je n’existe pas.

(Bien plus tard.) Je vieillis. Autrefois j’écrivais des âneries sans y penser, sachant bien que ces âneries étaient des âneries, mais sans y penser. Aujourd’hui, j’ai peur. Non pas de ce que les gens peuvent penser (dans la situation d’un «colloque»), peur de ce que je peux encore écrire, sentir, «penser». Je me retourne et c’est le vide, consolation qui ne console, continuum dans lequel je me tiens, dans lequel je vais devoir «écrire». Je vais devoir «écrire» «sur» Maurice Blanchot, exactement comme si je n’avais jamais rien «écrit», le peu sans la moindre «valeur», oublié. Mais sachant aussi que le peu qui sera «écrit», sans la moindre «valeur», est déjà oublié. « Apprends à penser avec douleur.»** J’étais «jeune», je «lisais». À qui s’adressait cet impératif, ce tutoiement? Cela ne pouvait pas s’adresser à «moi» («penser»!), cela ne s’adressait pas vraiment à «Maurice Blanchot» («Maurice Blanchot»!). Cet impératif serait sans adresse, sans destination possible (désastreux). «Apprendre». Peut-on imaginer mot qui serait moins approprié à l’écriture du désastre, à la douleur, à la pensée? Mot qui serait hegelien, travail et douleur, Savoir et négativité. La Nuit obscure finit dans les Noces, traversée. La finitude serait le fini traversé, infiniment toujours traversé (au présent, l’à-venir infiniment toujours déjà présent, se traversant). Mais non. Un impératif qui n’est pas un indicatif, présent ou futur. Un fragment parfaitement «inutile», contre tout ce qui de surcroît m’est si cher, de Nietzsche. Mais Nietzsche pense avec douleur, la transfiguration (la danse, la légèreté, la joie, la santé, la douceur, l’innocence, le rire). Sans destination possible, de quelle voix parle ce fragment? Maurice Blanchot écrit, certes. Maurice Blanchot ne pense pas, ici. Maurice Blanchot n’écrit pas. Peu importe, ce que «dit» ce fragment, le «sens» de ce qui est «écrit» ici. J’ai oublié ce fragment, un nombre incalculable de milliers de lunes. La vie m’a appris. Je ne comprends pas, je ne sais pas, je n’ai pas «appris». La vie parle, pensée perdue, douleur seule, le fragment oublié. On n’a pas «obéi». On n’obéit pas à la vie, encore moins à une parole, encore moins à un livre, et encore moins à un fragment. Le fragment est dénué de sens: c’est la vie qui, avec douleur, prend. Maurice Blanchot entend «parler» («écrire») dans une langue qui n’est pas atteinte, morphologiquement, syntaxiquement, par le désastre. Le désastre absent de langue, la langue souveraine (rien). La vie ayant parlé (un peu), avec douleur, je pourrais dire: « Cela qui sera pris, avec douleur, apprendra à  penser avec douleur, sans savoir». Finalement tu es là, guère plus avancé que lorsque tu ne savais pas. Tu n’as pas appris, sans savoir tu as été pris, la vie (avec douleur), sans y penser. Et soudain, tu vois le fragment se diviser, tu ne penses pas avec douleur, tu penses à peine, tu sais que tu ne penses pas: tu penses avec douleur, avec peine, comme tu marches avec fatigue, découragement ou ennui. La douleur n’est plus un substantif qui viendrait s’ajouter à la pensée: la pensée, la douleur.

«Schwahn! a-t-elle hurlé brusquement. Tu n’as rien à faire ici! Bouge, mets-toi en marche, éloigne-toi à jamais de cet endroit où tu t’es égaré!

Je me sentais troublé. Je ne tirais toujours pas.

Mariya Schwahn, ai-je pensé. J’entends ta voix. Je comprends à peine tes paroles, je ne comprends pas la situation, mais j’entends ta voix.

Il est bien que maintenant tu me parles, ai-je pensé. Il est bien que ce soit toi. Mariya, qui me parles, en ce moment, et pas une autre.

— Jean Schwahn! a-t-elle poursuivi. Écoute ton nom! Jean Schwahn, petit frère! Que sur ces plantes horribles, sous cette pluie battante, devant ce feu tu sois malheureux ou non n’a pas d’importance! Cette maison autour de laquelle tu rôdes ne peut plus t’accueillir. Que tu dormes ou non n’a pas d’importance. Je vais te réveiller et te guider vers les sommeils où tu as ta place. Le lieu que tu occupes en ce moment n’est pas conçu pour ta présence. Tu t’y es égaré. Il faut partir. Je vais te montrer le chemin pour partir.»***

Qui parle à qui, quel Nom, quelle voix, pour exorciser «finalement» quelle présence, ici ?

* Lutz Bassmann, Haïkus de prison, Verdier, « Chaoïd », 2008.

** Maurice Blanchot, L’écriture du désastre, Gallimard, 1980, p. 219.

*** Lutz Bassmann, Avec les moines-soldats, Verdier, « Chaoïd », 2008, p. 39-40.

Posté par sansadresse à 01:36 - Commentaires [4] - Permalien [#]


Commentaires sur La douleur, de quoi à qui?

    Très troublant, moralité: Lutz Bassmann, Blanchot et extraction de dents ne font pas forcément bon ménage?
    Je dois dire que les moines-soldats m'a un peu retourné notamment le premier et le dernier chapitre. Même "mon" photoshop refuse de vivre en couleur depuis hier, ce qui rend mon blog bien terne!
    En tout cas je vous souhaite bon courage, j'ai subi la même expérience que vous, deux fois et ça ne m'a pas plus. Ca n'a pas été comme une apparition, et ça ne fut pas du tout tout.
    Bien à vous,

    Posté par Gaotian, 08 mai 2008 à 01:20 | | Répondre
  • Merci, vos mots me touchent, très sincèrement.
    L'extraction finit par s'extraire, Blanchot s'écrit péniblement, et quant à Bassmann, je lis très lentement!

    Le premier chapitre, en effet fascinant.

    Ces "expériences" qui ne sont rien du tout, je vous dis!

    Trop fatigué pour lire attentivement votre dernière note, assez cependant pour la trouver belle, vive de cette voix devinée...

    Je n'ai rien contre les couleurs, mais le terne est aussi très beau, par chez vous!

    (J'ai de la peine à venir déposer des mots si pauvres dans votre fenêtre, pardonnez-moi.)

    Bien à vous, et comptons sur les dents qui nous restent pour sourire, quoi qu'il en soit!

    Posté par Th., 08 mai 2008 à 02:51 | | Répondre
  • Il n'y a de vrai pauvreté que dans le mépris, rétablissez-vous bien et venez quand vous voulez, vous êtes le bienvenu!

    Posté par Gaotian, 08 mai 2008 à 14:52 | | Répondre
  • Vous avez parfaitement raison.
    Merci, deux fois.

    L'article est presque fini, moi aussi!

    Bien à vous,

    Posté par Th., 08 mai 2008 à 23:56 | | Répondre
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