17 mai 2008

La cave ou le tombeau, Igitur et sans fond

Klee1

Un mot seulement, avant que ne m’emporte le jour. J’ai vécu (de Je), quelques jours de bonheur. Le soleil se lève, je dois redescendre parmi les hommes, sans savoir si je vais pouvoir, et encore moins comment. Le bonheur: la parfaite spatialité de l’Espace, la voix de plain-pied.

Comme si «lire» était creuser à travers la noirceur terreuse de Soi, des galeries. Soudain, moyennant Exil, rencontrer certaines Créatures qui elles aussi, à travers la noirceur terreuse de Soi, errent comme des «hommes détruits» et cependant vifs, comme des miracles. Le bonheur: la douceur extrême de l’Adresse, la phosphorescence des Salutations.

(Après le cours.) La joie possède des forces de «communication» que tu ne connais pas. Encore dans l’amitié de ces éclairs si rares, après une nuit de faible et minuscule sommeil, je tombe dans le cours, pour ainsi dire intact. J’ai pris avec moi Thomas l’Obscur (nouvelle version), L’expérience intérieure et L’innommable. Au moment voulu de la «synthèse», l’été commençant de dévorer nos corps (surmontés de ces têtes que l’on sait), je ne lis pas (pas encore), mais l’inconnu s’introduit déjà dans le «discours», «ruissellement électrique», Espace où je commence à me quitter (et morsure de tout ce que je quitte, jusqu’à l’Université). La joie, sitôt présence, sitôt jetée. Il fait très beau, je suis seul, angoissé. Adrien va soutenir sa thèse, mon compte est vide. Glissement. «Ce que tu es tient à l’activité qui lie les éléments sans nombre qui te composent, à l’intense communication de ces éléments entre eux. Ce sont des contagions d’énergie, de mouvement, de chaleur ou des transferts d’éléments, qui constituent intérieurement la vie de ton être organique. La vie n’est jamais située en un point particulier: elle passe rapidement d’un point à l’autre (de multiples points à d’autres points), comme un courant ou comme une sorte de ruissellement électrique. Ainsi, où tu voudrais saisir ta substance intemporelle, tu ne rencontres qu’un glissement, que les jeux mal coordonnés de tes éléments périssables.»*

Quand tu relis Thomas l’Obscur (nouvelle version), tu ne peux plus te nommer autrement que «Thomas G. Lens», sans raison. «Thomas s’assit et regarda la mer. Pendant quelque temps il resta immobile, comme s’il était venu là pour suivre les mouvements des autres nageurs et, bien que la brume l’empêchât de voir très loin, il demeura, avec obstination, les yeux fixés sur ces corps qui flottaient difficilement. Puis, une vague plus forte l’ayant touché, il descendit à son tour sur la pente de sable et glissa au milieu des remous qui le submergèrent aussitôt.»**

Je suis seul, écrivait Jacques Derrida (cité par Michel Lisse, de sa voix).

«Immensité criminelle

vase fêlé de l’immensité

ruine sans limites

immensité qui m’accable molle

je suis mou

l’univers est coupable

la folie ailée ma folie

déchire l’immensité

et l’immensité me déchire

je suis seul

des aveugles liront ces lignes

en d’interminables tunnels

je tombe dans l’immensité

qui tombe en elle-même

elle est plus noire que ma mort

le soleil est noir

la beauté d’un être est le fond des caves un cri

de la nuit définitive

ce qui aime la lumière

le frisson dont elle est glacée

est le désir de la nuit»***

Je suis seul. Seul avec eux, avec moi, seul avec toi, avec l’univers, — seul et coupable. «[Thomas] descendit dans une sorte de cave qu’il avait d’abord crue assez vaste, mais qui très vite lui parut d’une exiguïté extrême: en avant, en arrière, au-dessus de lui, partout où il portait les mains, il se heurtait brutalement à une paroi aussi solide qu’un mur de maçonnerie; de tous côtés la route lui était barrée, partout un mur infranchissable, et ce mur n’était pas le plus grand obstacle, il fallait aussi compter sur la volonté qui était farouchement décidée à le laisser dormir là, dans une passivité pareille à la mort. Folie donc; dans cette incertitude, cherchant à tâtons les limites de la fosse voûtée, il plaça son corps tout contre la cloison et attendit.»****

Oui. Ce peut être «dit» de «moi»: je ne suis pas «le seul», et cependant je suis seul, à.

«Quand j’exprimai le principe du glissement — comme une loi présidant à la communication — je crus avoir atteint le fond (je m’étonnai qu’ayant donné ce texte à lire, on n’y voie pas comme moi la trace signée du criminel, la tardive, et pourtant décisive explication du crime… Il faut le dire, il n’en fut rien).»*****

J’ai de la peine à imaginer la présence d’un homme. Il y en a certes autour de moi (quelques-uns, une «ville»). Certes, il y en a «Un», encore «un» («autour» de «moi»). Mais il faut le dire, il n’en est rien. — La trace signée d’un criminel, au sein d’un univers «coupable»?

Je ne crois pas avoir atteint le «fond».

Folie donc, Igitur.

«Quand j’arrive au rivage, je m’en retourne, vers l’intérieur. Ce n’est pas une spirale, mon chemin, là aussi je me suis gouré, mais des boucles irrégulières, tantôt brusques et brèves, comme valsées, tantôt d’une ampleur de parabole, embrassant des tourbières entières, et tantôt entre les deux, quelque part, et axées invariablement n’importe comment, selon la panique du moment. Mais à l’époque dont je parle c’en est fini de cette vie active, je ne bouge ni ne bougerai jamais plus, à moins que ce ne soit sous l’impulsion d’un tiers. En effet, du grand voyageur que j’avais été, à genoux les derniers temps, puis en rampant et en roulant, il ne reste plus que le tronc (en piteux état), surmonté de la tête que l’on sait, voilà la partie de moi dont j’ai le mieux saisi et retenu la description.»******

Devra pour une fois me suffire le bonheur, donc.

*Georges Bataille, L’expérience intérieure (1943 ; 1954), Gallimard, «Tel», 1992, p. 111. Je souligne.

** Maurice Blanchot, Thomas l’Obscur (1950), Gallimard, «Tel», 1992, p. 9. Je souligne.

*** Georges Bataille, «Le Tombeau» (pré-publication en 1943), in L’archangélique et autres poèmes, Gallimard, «Poésies», 2008, p. 25-26. Je souligne.

**** Maurice Blanchot, Thomas l’Obscur, op. cit., p. 15. Je souligne.

***** Georges Bataille, L’expérience intérieure, op. cit., p. 115. C’est Bataille qui souligne.

****** Samuel Beckett, L’innommable (1953), Minuit, «Double», 2004, p. 66-67. Je souligne.

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Commentaires sur La cave ou le tombeau, Igitur et sans fond

    il fait toujours si froid dans les caves...
    on devrait les inonder...les noyer
    l'eau nous remonterait à la surface
    au soleil
    à la vie

    Posté par b., 17 mai 2008 à 22:43 | | Répondre
  • J'ai imaginé vos mots, grand merci.

    Curieuse et belle montée de la cave(rne) vers le soleil, mais cette fois-ci par l'eau, inondation presque noyade.

    Je retiens surtout que dans vos mots, la vie se loge "à la surface" (je le crois moi aussi).

    Naturellement, en première lecture, je me suis dit: et si l'eau, montant, nous faisait monter contre un plafond, sans ouverture?

    Je vais y penser encore, sans doute "écrire" un petit texte. Je crois au Multiple des lumières et des obscurités, au Multiple des profondeurs et des surfaces, au Multiple de "la" vie.

    Parfois "la" vie est souterraine, et la mort, sous le soleil? À poursuivre,...

    Posté par Th., 18 mai 2008 à 13:30 | | Répondre
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